L'hôtel Aubecq, avenue Louise 520 : le chef-d'œuvre de Horta que Bruxelles a démoli

Il n'existe plus. À l'adresse où il se dressait, un immeuble de douze étages l'a remplacé en 1950. Mais l'histoire de l'hôtel Aubecq reste l'une des plus importantes à connaître pour comprendre ce que vaut réellement le patrimoine immobilier bruxellois — et ce qu'il en coûte de l'ignorer.

Une commande hors norme, une architecture hors norme

L'hôtel Aubecq fut conçu par Victor Horta pour l'avocat et industriel Octave Aubecq, également l'un des inspirateurs de la marque de casseroles mondialement connue Le Creuset. RTBF La construction débute en 1899 et l'aménagement intérieur s'achève en 1904.

Le bâtiment présente une particularité architecturale rare. Cette maison comportait trois façades libres, bien qu'elle ne fût pas située sur un coin, et ce en vue de maximiser l'apport de lumière naturelle. Wikipedia

L'intérieur est tout aussi singulier. L'une des particularités de cette construction est la forme de ses pièces, souvent hexagonales ou octogonales. La légende explique ceci de la façon suivante : le commanditaire avait informé Horta de ce qu'il souhaitait installer dans cette maison ses meubles de famille, d'un style classique très différent de celui de Horta. Ce dernier, jugeant que ces meubles ne seraient pas compatibles avec son style et souhaitant comme de coutume créer une œuvre d'art totale, conçut alors une demeure aux pièces si difformes que son propriétaire fut contraint de faire confiance à Horta pour développer ses propres meubles. Wikipedia

1950 : la démolition

Jean Aubecq, le fils d'Octave Aubecq, revend le bâtiment en 1948 au couple Vanderperre, promoteurs immobiliers qui envisagent de le démolir. Des personnes protestent contre ce projet de démolition, dont Julia Carlsson-Horta, la seconde épouse de Victor Horta, et l'architecte Jean Delhaye qui introduit une demande de classement, rejetée par la Commission royale des monuments et sites. Wikipedia

La demande de classement est rejetée. Le bâtiment est condamné.

Cela peut sembler impensable aujourd'hui, mais dans les années 1950, un bâtiment signé Victor Horta était jugé sans grande valeur. L'hôtel Solvay, avenue Louise, a par exemple été vendu au prix du terrain parce qu'on considérait qu'un bâtiment Horta acheté allait automatiquement être démoli. VRT

C'est la "Bruxellisation" dans toute sa brutalité — cette période où la spéculation immobilière a effacé une partie irremplaçable du tissu urbain bruxellois.

La façade sauvée, le bâtiment perdu

La façade fut démontée pièce par pièce et sauvée par un ancien collaborateur de Victor Horta, qui convainquit le ministre de tutelle de placer les morceaux de façade dans des dépôts. RTBF

Quelque 600 pierres ont entamé un long voyage semé d'embûches. Urban Namur, Saint-Gilles, un terrain vague de Tervuren — les pierres errent pendant des décennies, sans projet défini.

Depuis que Jean Delhaye a sauvé la façade, ce fleuron du patrimoine a entamé une odyssée de 70 ans entre les dépôts et les entrepôts bruxellois. RTBF

2025 : une reconstruction enfin annoncée

L'histoire connaît un rebondissement récent. La façade Art nouveau, dont plus de six cents pierres sont actuellement stockées dans un dépôt à Neder-over-Heembeek, devrait être reconstruite dans un centre de formation aux métiers de la construction et du patrimoine à Berchem-Sainte-Agathe. RTBF Soixante-quinze ans après la démolition, les pierres retrouvent une destination.

Ce que cette histoire dit du marché bruxellois

L'hôtel Aubecq est le contre-exemple parfait. Un bien exceptionnel, vendu sans que sa valeur patrimoniale ne soit reconnue, démoli pour être remplacé par un immeuble banal. Le terrain a primé sur l'architecture.

Ce mécanisme existe encore aujourd'hui, sous des formes moins brutales mais tout aussi réelles. Un bien classé ou inventorié sur l'avenue Louise ne se valorise pas comme un bien ordinaire. Les contraintes de conservation, les obligations de maintien des façades, les restrictions d'affectation — tout cela entre dans le calcul d'une valeur vénale sérieuse.

Évaluer un bien patrimonial sans maîtriser ce cadre, c'est produire un chiffre qui ne tient pas.

Patrick Schiemsky — Expert immobilier inscrit au RNJ n° 39399376 — valeximo.be

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